AU SON DE L’ORGUE DE BARBARIE

13 juin 2020

Histoires et anecdotes

Orgue de Barbarie 01

Le marché de Charonne bat son plein ! Le ciel est tendre et ça sent bon le printemps. Les habitants font leurs courses et, aux étals animés, ça gesticule, ça se bouscule, ça s’interpelle, ça se congratule ! Dame, deux mois sans se faire la bise, c’est dur ! Au-dessus de la mêlée, planent des effluves de saucisson, de cassoulet, de poulet frit, de saumon frais ! Plus loin, de bonnes odeurs fraîches de fruits : cerise, fraise, abricot, prune, ou ananas ! Tout au bout du marché, « Léo la musique » a installé sa boite à chansons : un orgue de Barbarie.
Il commence à chanter, avec les cartons qu’il enfourne dans la boite, mais, au début, on ne prête guère l’oreille. Cependant, très vite, sa voix veloutée, ses tirades enjouées et sa musique endiablée ramènent autour de lui un public qui ne demande qu’à chanter aussi. En avant la musique !

« Quand nous chanterons le temps des cerises, et gai rossignol et merle moqueur seront tous en fête. Les belles auront la folie en tête et les amoureux du soleil au cœur. Quand nous chanterons le temps des cerises, sifflera bien mieux le merle moqueur… Quand vous en serez au temps des cerises, si vous avez peur des chagrins d’amour, évitez les belles… Moi qui ne crains point les peines cruelles, je ne vivrai point sans souffrir un jour. Quand vous en serez au temps des cerises, vous aurez aussi des peines d’amour… »

Léo s’arrête : « Et toi, Jeannot ? T’en as vendu pas mal de cerises, ce matin ! Donnes-en donc à ces dames… et à leurs messieurs et aux gamins… » Jeannot s’exécute et l’assistance apprécie.
Il continue : « Bon, tout ça, c’est bien, mais on a à peine commencé ! C’est juste de la mise en bouche ! Avant de continuer, écoutez-moi et dégustez vos cerises ! A cause de cette c… de confinement, je n’ai rien chanté, mais j’ai fait des recherches sur les chanteurs. Je peux vous dire que, dans nos quartiers, on a beaucoup chanté, de la Bastoche à Menilmuch’. On chantait ceux qui ont écrit pour nous, ceux qui nous connaissaient, nous, les gens du 11: Aristide Bruant, la môme Piaf, Maurice Chevalier, Francis Lemarque, Clément ! Oui, Jean-Baptiste Clément. On vient de le chanter ! C’est lui qui a écrit « Le Temps des cerises » pour une belle infirmière de la barricade de la Fontaine-au-Roi, la dernière de la Commune de Paris ! Pour finir, il est resté dans le quartier. Pas pour l’infirmière, mais parce qu’il est enterré au Père Lachaise ! Et puis, Piaf ! J’ai découvert qu’elle a habité au 5, rue Crespin-du-Gast, en 1933, tout près d’Oberkampf. Elle en est partie un an après, mais, en 1970, on y a créé un petit musée qu’on peut visiter ; on y voit plein de souvenirs. Même les gants de boxe de Marcel Cerdan ! Ah, elle l’aimait, son Marcel !
« Allez, êtes-vous prêts ? On chante Piaf !

« Moi, j’essuie les verres au fond du café, j’ai bien trop à faire pour pouvoir rêver. Et dans ce décor, banal à pleurer, il me semble encore les voir arriver. Ils sont arrivés, se tenant par la main, l’air émerveillé de deux chérubins. Portant le soleil. Ils ont demandé d’une voix tranquille, un toit pour s’aimer au cœur de la ville. Et je me rappelle qu’ils ont regardé, d’un air attendri, la chambre d’hôtel au papier jauni. Et quand j’ai fermé la porte sur eux, y’avait tant de soleil au fond de leurs yeux, que ca m’a fait mal, que ca m’a fait mal…. »

Léo termine la chanson et dit : « Elle est triste cette chanson, mais c’est Piaf et c’est sa vie. Une voix extraordinaire et une vie désespérante ! Bon, on change ! « Nini peau d’chien ! » Ça, c’est du Bruant et grâce à cette chanson, il s’est payé un château à Courtenay. C’est le gars de Montmartre qui aimait bien la Bastille. Cette chanson a plus de cent ans ! Une précision : la Sainte-Marguerite dont on parle, ça n’est pas l’église. C’est une petite cour au début de la Roquette, près de la Bastille. C’est noté ? Allez, c’est parti :

« A la Bastille, on aime bien Nini peau d’chien, elle est si belle et si gentille. On aime bien, qui ça ? Nini peau d’chien. Où ça ? À la Bastille… Quand elle était p’tite, le soir, elle allait à Sainte-Marguerite où elle s’dessalait, maintenant qu’elle est grande, elle marche le soir, avec toute la bande, à Richard Lenoir… Refrain. Quand le soleil brille dans ses cheveux roux, l’génie d’la Bastille lui fait les yeux doux, et quand elle s’promène du bout d’ l’Arsenal, tout l’quartier s’amène au coin du canal. »

Léo reprend «  Quand on chante la Bastille, ça me fait penser à la rue de Lappe. Le Balajo et Jo Privat, Francis Lemarque… Francis, il a une plaque au 51, rue de Lappe et un square rue de la Roquette. Il est enterré au Père Lachaise, depuis 2002, pas très loin d’Yves Montand et de Michel Legrand. Il a chanté avec Montand et Legrand lui a écrit de la musique. Lemarque, c’est un bon ! Allez, on chante :

« Marjolaine. Un inconnu et sa guitare, dans une rue pleine de brouillard, chantait, chantait, une chanson que reprenaient deux autres compagnons. Marjolaine, toi si jolie, Marjolaine que le printemps fleurit, Marjolaine, j’étais soldat et maintenant je reviens près de toi. Un inconnu et sa guitare ont disparu dans le brouillard, et, avec lui, ses compagnons sont repartis emportant leurs chansons. Marjolaine, toi si jolie… Marjolaine, le printemps est parti. Marjolaine, tu sais fort bien qu’amour perdu plus jamais ne revient. »

La foule se presse maintenant autour de l’orgue de Barbarie ! Léo poursuit : « Et les deux Jo ! Jo France, c’est celui qui a lancé le Balajo et fait danser la java au tout-Paris dans les années 30 ! Jo Privat, c’était un des piliers dans les années 50 et, lui, c’est la référence du bal musette avec son accordéon. Ça frottait dur ! Le Balajo, c’était quelque chose ! Depuis son décès, en 1986, ça n’est plus pareil. Lui aussi, il est au Père Lachaise, au colombarium, où c’est écrit : « Un dur à cuire ». On va chanter ce qu’il jouait avec son piano à bretelles.

« Je ne sais pourquoi, j’allais danser à Saint-Jean, au musette. Mais quand un gars m’a pris un baiser, j’ai frissonné, j’étais chipée ! Comment ne pas perdre la tête, serrée par des bras audacieux ? Car l’on croit toujours aux doux mots d’amour quand ils sont dits avec les yeux. Moi qui l’aimais tant, je le trouvais le plus beau de Saint-Jean, je restais grisée, sans volonté, sous ses baisers. Sans plus réfléchir, je lui donnais le meilleur de mon être. Beau-parleur, chaque fois qu’il mentait je le savais, mais je l’aimais. Comment ne pas perdre la tête, serrée par des bras audacieux, car l’on croit toujours ….. Mais, hélas, à Saint-Jean, comme ailleurs, un serment n’est qu’un leurre. J’étais folle de croire au bonheur et de vouloir garder son cœur. Comment ne pas perdre la tête serrée par des bras audacieux, car l’on croit toujours aux doux mots d’amour quand ils sont dits avec les yeux. Moi qui l’aimais tant, mon bel amour, mon amour de Saint-Jean. Il ne m’aime plus, c’est du passé, n’en parlons plus. »

On applaudit ! L’émotion chavire ce bout de trottoir chantant. Léo continue : « Et maintenant, Maurice Chevalier ! Il est né pas loin d’ici, à Ménilmontant et a commencé à chanter au cabaret « Les Trois Lions », dans le quartier. Après, ça a été au Bataclan… Mais je n’ai aucune de ses chansons. C’est bien lointain… C’était l’époque de Mistinguett, de l’Alhambra. Mais il a été un chanteur français connu du monde entier, chouchou des Américains, avant et après les deux guerres !
« Enfin, Damia, grande chanteuse, tragédienne lyrique, décédée en 1978, à plus de quatre-vingt dix ans ! La chanson, ça conserve… La première, elle a chanté en robe noire devant un rideau noir ; elle a donné des idées à Piaf. Elle a, derrière vous, son jardin labellisé « Premier espace écologique de Paris. »
Une dernière, pour finir, un refrain qu’on chante aux bonnes tables dans le 11e après un dernier verre. Tout le monde le connait ! Lemarque l’a chanté, Jo Privat aussi :

« Ah le petit vin blanc, qu’on boit sous la tonnelle, quand les filles sont belles, du côté de Nogent, et puis, de temps en temps, un air de vieille romance vient nous donner la cadence, du côté, du côté, dans les bois, dans les prés, du côté, du côté de Nogent. »

On l’applaudit et on laisse de beaux billets dans la corbeille que tend Léo. Alors qu’il commence à tout ranger, un jeune arrive, sympa, et lui dit : « J’ai mon pote, un rapeur ; il s’appelle Kazmi, il a écrit une chanson sur la rue de la Roquette. Ce serait bien que tu la chantes, enfin, quand tu pourras ! J’ai écouté ce que chantent les gens, c’est vraiment ringard ! Nous, les jeunes, on veut autre chose. Tiens, voici les paroles ! » Des yeux, Léo parcourt la feuille :

« En vrai, j’veux sortir du bendo, ça va pas si bien dans ma tête. C’est vrai que j’ai vendu du bédo à des pelos, rue de la Roquette. On a dealé, on a lévo, Madame la Juge, de loin, j’me regrette. A tous les gens qui m’ont fait kecro et vous m’avez aidé, wallah, que je vous aime. Une bande de renoi, rebeu qui marche à quinze dans la rue. Avant on pensait qu’au foot, pas d’pilon, d’beuh, pas de garde à vu. Mais, bon, maintenant les choses ont changé, regarde, la plupart sont au placard, d’autres javon se sont rangés pour le faire, je l’sais qu’il est trop tard, le manque de sous a tous poussé à commettre un ou plusieurs délits a onze heures. »

Léo sourit et met le papier dans sa poche. Il aura du mal à la chanter, il n’est pas rapeur et sa machine n’a pas de cartons de rap. Ses chanteurs à lui ont soixante ans de moyenne d’âge. Ce n’est pas le même tonneau que ces jeunes de la Roquette ou de Léon Frot. « Dommage, se dit il. Mais si on essayait tout de même de chanter ensemble ! » Et il se mit à relire Kazmi.

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